2011
08.03

Lettres et l’Etre

Lettres et l’Etre | 07 juin 2011

D’autant ont voulu retrouver à travers les lettres chinoises des clés de la gestuelle (martiale) d’Extrême-Orient. Voici un cadre d’intelligence de cela:

« … De sa plume élégante, le sinologue Marcel Granet (1884-1940) résumait le rapport singulier des Chinois à leur propre langue de la manière suivante: « Ils désirent que, dans tous les éléments du langage : vocables et graphies, rythmes et sentences, éclate l’efficience propre aux emblèmes. Ils veulent qu’écrite ou parlée l’expression figure la pensée et que cette figuration concrète impose le sentiment qu’exprimer ou plutôt figurer ce n’est point simplement évoquer, mais suciter, mais réaliser. » Les caractères, qu’ils soient simples ou complexes, ne peuvent s’écrire, se comprendre ou s’étudier sans voir l’image qui se donne à contempler dans l’agencement des traits. L’image peut même saturer le sens comme dans les caractères les plus simples d’origine pictographique : le sens est directement donné par l’image elle-même. La forme moderne des caractères, simplifiée et plus abstraite, telle qu’elle fut fixée voici deux millénaires sous les Han, invitait les Chinois non à se défaire de l’image, mais à explorer d’une autre manière la figuration de la pensée (…).

Evidemment, écrire ne se résume pas à tracer des caractères. le lettré compose des phrases. Bien écrire en chinois, même de la simple prose, ne peut être un simple alignement compréhensible de mots. Par un agencement délicat, le lettré les fait résonner entre eux. Mieux, l’art d’écrire doit témoigner d’une certaine façon de se tenir dans la vie. A travers la calligraphie, l’écriture s’unit naturellement à la peinture, l’homme (se) représente un moment du monde ; ou plutôt non, le terme demeure impropre, par trop occidental : préférons dire que, dans l’écriture, le Chinois cherche une correspondance. il ne s’agit pas d’être fidèle (ce que serait une représentation descriptive et en définitive figée du monde), mais de concorder subtilement avec le dao, le cours naturel des choses, leur procès, à travers le choix des mots, leur articulation, leur rythme et leur figuration visuelle…

(…)

Composé de troits traits seulement, le caractère « grand » … est l’un des plus simples et l’un des plus évocateurs de l’écriture chinoise. Le pictogramme original, moins épuré que la forme actuelle, représente un homme les jambes écartées et les bras ouverts légèrement inclinés vers le bas. La grandeur est rendue par cette image d’un corps qui s’étire largement et librement dans l’espace… »

dans LES BOUDDHAS NAISSENT DANS LE FEU d’Eric Rommeluère (pages 34-36)

aux Editions du Seuil (janvier 2007) - Jiun Eric Rommeluère est notre maître de Zen

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